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Les années d'oubli

Et les maisons forestières sombrèrent peu à peu dans l'oubli...

L'Espérou > Maisons forestières > Les années d'oubli

Textes et recherches iconographiques: Élisabeth Daudemard-Grégnac

Vieux village de l'Espérou

Durant la grande période de reboisement, de 1875 à 1908, les paysans se sont petit à petit désintéressés de leur exploitation familiale.

« C'était tellement plus simple et plus tentant de travailler comme ça, à l'administration, de gagner de l'argent tout de suite, alors qu'à la ferme on vivait, c'est vrai, on ne mourrait pas de faim, mais on n'avait pas d'argent ou alors il fallait attendre six mois. »

Lentement la forêt a gagné.

À Saint-Sauveur-des-Pourcils, où les maisons sont, aujourd'hui, enfouies sous les arbres; ce n'étaient que prairies. À 800 m de là, la ferme de la Boissière, construction traditionnelle juchée sur une falaise de grès, avec des parties troglodytes, avait une bergerie en borie d'une très belle facture et dont la voûte était encore intacte dans les années 1990. On l'a vue se désagréger un peu plus chaque année et finir par s'écrouler, la clef de voûte sculptée ne pouvant plus remplir son office.

L'Espérou

À l'Espérou, les derniers agriculteurs n'ont plus assez d'herbages pour toutes leurs bêtes; ils abandonnent des exploitations qui ne sont plus viables.

Les habitants de l'Aigoual sont un peu responsables de leur propre expulsion. Ils ne se sont pas tous trouvés dans l'obligation de vendre. Dépossédés de leurs propres terres, certains ont nourri une certaine amertume à l'encontre d'une administration qui, finalement, les a poussés hors de chez eux. Le refus et l'opposition au P.N.C. ne sont pas étrangers à ce sentiment.

Les gens de ce pays avaient hérité de la montagne, de son climat, de ses traditions, de ses légendes et de son habitat. Une longue expérience les avait façonnés. Ils étaient rustiques comme le hêtre et durs comme le granit. La nature avait fait son choix: le tri se faisait à la naissance et les vieux n'en finissaient pas de vivre.

Aujourd'hui, on s'interroge sur cette montagne, sur cette longue pratique des choses de la nature, sur ces bâtiments moribonds, derniers témoignages de toute une culture. Il y a un tel déséquilibre entre le présent et un passé proche en réalité mais qui paraît si lointain par ses modes de vie et façons de penser. On dirait que la mémoire du pays s'est dissoute dans un cataclysme paléolithique.

Rares sont les héritiers de ces populations qui connaissent le Mas Ramel (abandon en 1887 et destruction au bulldozer par l'O.N.F) ou qui ont entendu parlé de la ferme du Dévès (abandon en 1888), près des Laupies, ou de celle de Montlouviers, sites pourtant accessibles à tout promeneur un peu curieux. Les ruines sont encore très parlantes. Certains se souviennent encore, avec nostalgie, du temps où les maisons forestières du Minier (détruite au bulldozer par l'O.N.F. à la fin des années 1990), et de Montals étaient encore habitées par le garde: « Il avait bien du mérite à y rester par des hivers pareils! »

Suscitées, les images du passé remontent, dans un décor qui n'a plus rien de traditionnel, entre l'insert, la télé et internet. Une vieille photo représentant la ferme de Fabret avec son toit de chaume et l'on passe une soirée étonnante... Mais vient le moment où l'on veut discuter des causes de cette ruine générale des anciennes fermes. Alors, les voix baissent, puis se taisent, comme devant une honte. On ne veut pas faire de sensiblerie. On ne lutte pas contre l'Administration.

Cette dégradation de l'habitat cévenol traditionnel du massif de l'Aigoual et du Lingas est sans doute de peu d'importance pour l'administration forestière, mais elle choque profondément les personnes attachées à ce pays et à son histoire, ainsi que nombre de visiteurs étrangers à la région qui posent à ce sujet de plus en plus de questions. Le passé surgit du paysage inopinément, même au plus profond des forêts. La vieille ferme vouée à l'abandon refuse de disparaître tout à fait. Même celui qui n'a aucune expérience de la vie montagnarde peut le sentir, au soleil d'hiver, assis sur un muret moussu et couvert de lichen, près d'un feu allumé dans ce qui reste d'une cheminée entre quatre murs écroulés.

Aigoual

La déchéance des maisons forestières, en particulier, fait l'effet d'une mauvaise farce. La maison forestière était devenue le symbole du reboisement, de la raison pour laquelle on avait du sacrifier les terres et la ferme. Elle était aussi respectée en la personne du garde. Sa désaffection a choqué et provoqué un ramollissement dans la considération manifestée à l'administration forestière. Le manque d'entretien des bâtiments, le désintérêt éprouvé à leur égard ont précipité la ruine de plusieurs d'entre elles en très peu d'années et le vandalisme a fait le reste.

Et que dire des anciennes fermes dont le démantèlement continue. Les pierres du Mas Ramel ont été réemployées dans les travaux forestiers. La ferme de Fabret, impunément, sert de carrière à tout le voisinage, alors que tout son mobilier orne l'une des vitrines les plus intéressantes du Musée Cévenol au Vigan. L'ambiance de tombeau suggérée par cette reconstitution d'intérieur de ferme, bien éloignée de la vie rude et mouvementée que menaient les habitants de Fabret, est finalement très parlante.

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