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Epicéa Beach (Les chroniques de Saint Esper, chapitre 2)

Les chroniques de Saint Esper, chapitre 2

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Samedi 5 février

Ce même jour, en début d'après-midi un soleil éblouissant faisant fondre la neige dévoilait le kaléidoscope des couleurs de Saint Esper. On aimait ou on n'aimait pas, mais on était surpris par le charme désuet d'un certain mauvais goût. Dans tout le bourg et les environs du lac il n'y avait pas deux maisons, deux chalets, deux façades dont les coloris des portes et des volets soient identiques. Du jaune bouton d'or au rouge sang en passant par le vert le plus grinçant et le raffinement des pastels les plus délicats, toute la gamme des peintures de la Droguerie des Familles, établie rue de la Sourcette, échantillonnaient le village. Si bien qu'en se promenant, il était tout à fait possible de choisir la teinte future de sa cuisine ou de son balcon. Aucun des arrêtés municipaux concernant les choix environnementaux à respecter n'avait pu avoir raison de cet esprit d'indépendance.
Clarence regardait souvent avec consternation cette débauche de pigments, mais il pensait aussi que toute chose a ses raisons d'être et que probablement ce déballage, qui ressemblait fort à un défoulement contre les vexations administratives, exorcisait bien des rancoeurs.
Pour lors, il retrouvait Madeleine à la gendarmerie de Saint Esper où ils avaient été priés poliment par le chef Yan Roscof, de venir faire leur déposition. C'était un homme secret, d'une maigreur ascétique. Ses cheveux noirs et son visage au teint blanc et comme taillée à la serpe, ses yeux brûlants et inquisiteurs, déstabilisaient rapidement les prévenus. Au demeurant, Madeleine le trouvait sympathique. Après leur avoir fait décliner leur état civil, il posa les questions d'usage. On le sentait un peu déprimé, avec un brin de bronchite comme en témoignait sa toux cacochyme. Sa mutation était récente et il n'appréciait guère ce meurtre embrouillé qui ajoutait beaucoup de confusion aux petites affaires locales qu'il essayait de démêler.
- Dans quelles circonstances avez-vous trouvé le corps ?
Madeleine raconta leur macabre découverte. Elle expliqua pourquoi ils étaient arrivés ensemble sur les lieux. Yan tapait au fur et à mesure le récit sur son ordinateur.
- Mme Vernières, connaissiez-vous la victime ?
- Comme tout le monde à Saint-Esper, ni plus ni moins que les autres.
- A votre connaissance, avait-elle des ennemis, avait-elle eu dernièrement des problèmes avec quelqu'un du village ou d'ailleurs ?
- Je ne sais pas vraiment. Des ennemis, elle en avait sûrement, vu sa triste fin. Mais je ne saurais vous dire dans quelle direction chercher.
- Mme Vernières, vous êtes renommée pour votre connaissance des familles de la région, il ne vous vient rien à l'esprit, aucune suggestion ?
- Non rien, je dirai seulement qu'elle aimait beaucoup colporter les ragots et fouiner chez les autres. Comme elle faisait des ménages un peu partout cela lui était facile et évidemment elle devait connaître beaucoup de choses sur tout le monde.
- Je crois que le canot vous appartient, M. Beach. Comment pouvez-vous expliquer le fait que cette femme s'y soit trouvée ?
- Franchement, je n'en sais rien. Lorsqu'en novembre je les ai tous remisés, chacun était à sa place dans le hangar, celui-ci comme les autres. Ils sont tous numérotés et le hangar est fermé à clé. Et effectivement, en vérifiant tout à l'heure, j'ai bien vu qu'il en manquait un, le numéro trois, celui-là même qui est sous scellés sur la plage. J'ajouterai que la porte n'a pas été forcée et qu'elle a été refermée à clé.
- Combien de clés avez-vous ?
- Deux. Elles sont toujours accrochées à la réception.
- En avez-vous confiée une à quelqu'un depuis la remise à sec ?
- Non, à personne. Les travaux de réfection des barques ne commencent qu'en avril.
- Vous ne vous étiez donc pas aperçu de la disparition de l'une d'elles dernièrement ?
- Non, je suis certain qu'aucune n'avait disparue. Je me rends souvent au hangar où se trouve l'atelier et tout l'outillage. Il y a quelques jours toutes les barques étaient à leur place. J'en suis certain. Voyons, la dernière fois que je m'y suis rendu... C'était mardi, le 1er février.
- Qui prenez-vous pour les travaux de rénovation ?
- Habituellement un neveu de ma femme. C'est d'ailleurs lui qui s'occupe de la location des barques l'été.
- Lui confiez-vous les clés ?
- Oui, bien sûr. Il en garde une durant toute la saison d'été.
- Son nom ?
- Emile Payen. Il habite aux Laupies l'hiver avec ses parents.
- Je vous remercie. Ce sera tout pour le moment. Vous aurez certainement la visite d'un inspecteur de la police judiciaire de Nîmes, lundi sans doute.

Rentrée chez elle, Madeleine entreprit de mettre un peu d'ordre dans ses dossiers. En examinant un arbre généalogique ancien dont beaucoup de cases resteraient sans doute éternellement vides, elle s'interrogeait sur son métier, sur sa vie dans ce bourg isolé peuplé de vieilles familles montagnardes et de gens comme elle « qui ne sont pas d'ici » . Particulièrement lorsque ses recherches n'aboutissaient pas, comme en ce moment, elle se sentait comme embourbée dans ses fichiers Ainsi l'arbre généalogique de la famille Ramel lui donnait cette sensation d'enlisement. Les débuts de la recherche avaient été aisés, les documents originaux pouvant se consulter sur place dans les vieux compoix des mairies. Pour une famille originaire du coin son achèvement aurait du être aisé. Beaucoup de ramifications s'étaient éteintes, preuves à l'appui. Mais ensuite, il était devenu impossible de retrouver la trace de la branche principale. Elle s'était comme dissoute dans les bois environnants le mas. Le canevas des descendants directs s'arrêtait subitement avec l'abandon de la ferme que curieusement, personne n'avait habitée ou réclamée depuis la fin des années 1890. Par ailleurs, on retrouvait facilement des collatéraux , ainsi ces charbonniers, les Payen des Laupies qui ne manquaient pas une occasion de faire savoir qu'ils existaient. Cette recherche n'était pas une commande, Madeleine l'avait d'abord entreprise pour se distraire, comme une pelote à démêler. Puis, avec l'apparition du mystère à résoudre, une enquête passionnante s'ensuivit.
Elle en était là de ses tergiversations lorsqu'elle entendit frapper le marteau de la porte. Denis Sambuc, venait aux nouvelles. Madeleine ne l'aimait pas beaucoup. C'était un être prétentieux, sournois et horriblement bavard, mais sa qualité de correspondant du Midi Libre rendait inévitable un début de fréquentation. L'exactitude de ses renseignements sur les gens et les évènements accéléraient souvent ses recherches. Aujourd'hui, il venait certainement la voir pour lui soutirer ses impressions sur le meurtre de Judith, impressions qu'il resservirait ensuite à ses lecteurs, enrobées de sauce poivrée à l'arsenic. Son article aurait sûrement droit à la première page du journal le lendemain. Il exultait déjà.
- Bonsoir Madeleine, je ne vous dérange pas ?
- Mais non, entrez, j'allais me faire une tasse de thé, en voulez-vous ?
- Heu... Je préfèrerais quelque chose de plus corsé.
- Mais oui, je vous en prie, vous savez où vous servir. Je vais dans la cuisine brancher la bouilloire.
Il doit déjà fouiner, se dit-elle en préparant son plateau. Lorsqu'elle réapparut au salon, Denis vautré dans un fauteuil crapaud examinait la pièce dans tous ses recoins, un verre de vodka à la main.
- Vous devez vous douter du but de ma visite.
- Pour Judith.
- Exactement. J'ai le papier à faire pour demain, dimanche en plus, les gens ont le temps de lire le journal. Alors, comme vous êtes le témoin principal avec Clarence...
- Doucement ! Nous ne sommes pas témoin du meurtre, nous n'avons fait que découvrir le corps.
Il brode déjà, pensa-t-elle, et ce n'est qu'un début.
- Goûtez donc ces biscuits au gingembre, ils viennent de Suède, ils sont délicieux. C'est un client qui me les a envoyés.
Au troisième morceau de sucre tombé dans la tasse de thé, la sonnette du portail retentit. Par la fenêtre ils virent Agathe Ramadier, la femme du notaire, traverser le jardin en courant puis, ayant glissée sur la neige, s'agripper au marteau de la porte.
- C'est curieux, dit Sambuc un peu plus tard, mais ce crime me rappelle une vieille histoire que racontait ma grand mère. Celle d'une noyade bizarre dans le lac, qui n'a jamais été élucidée. On avait aussi retrouvé le cadavre dans une barque.
- Tiens, je n'étais pas au courant de cette histoire, dit Madeleine, De qui s'agissait il ?
- Le problème est que l'on n'a jamais pu identifier la victime, Une femme jeune que personne ne connaissait ici. Elle avait aussi été empoisonnée, par des champignons, sembla-t-il.
- A quelle époque ?
- Au début du XXème siècle.
- C'est extraordinaire ! Et cela a du paraître dans la presse locale, dit Agathe, mais Monsieur Sambuc, avec vos relations vous pourriez peut-être nous dénicher cela.
- Oui, d'autant qu'il y aurait là un article amusant à faire. Un parallèle entre les deux crimes. Les gens raffolent de ce genre d'histoire. Qu'en dîtes-vous Madeleine ?
- C'est effectivement très intéressant, et il y a sûrement des archives judiciaires que l'on pourrait consulter.
Agathe choisit un biscuit au gingembre. Madeleine resservit à toutes deux une tasse de thé. Il faisait délicieusement bon devant la cheminée. On entendit une mouche voler.
Figurez-vous que je l'attendais ce matin, reprit Agathe. J'avais six personnes à déjeuner et elle devait m'aider. Finalement on a fait plus simple. Tout le monde à compris. Elle fut la conversation principale du repas. Qui pouvait en vouloir à Judith et de quoi ?
- C'est la question que tout le monde se pose. On en saura peut-être plus avec les résultats de l'autopsie.
- Un inspecteur doit venir enquêter. Mais je ne crois pas qu'il apprenne grand chose. Ici les gens ne savent rien. Ils n'ont jamais rien vu, ni entendu. Ils préfèrent régler leurs problèmes entre eux.
- Madeleine, savez vous si elle avait de la famille ?
- Aucune, d'après elle.
- Vous pensez qu'elle aurait pu en avoir ?
C'est possible. En remontant les ascendances on trouverait sûrement des cousinages. Mais ici, à les entendre, on a toujours la curieuse impression que les vieilles familles n'ont pas de passé. Au delà de la génération des grands parents, les gens ne savent plus comment se situer, et les jeunes sont incapables de citer des noms d'aïeuls, surtout chez les catholiques. Les protestants, c'est différent, ils ont vraiment conscience de leur histoire, sans doute parce qu'ils ont dû lutter pour la survie d'une mémoire collective. En fait, ici, ils sont plus fidèles à la mémoire d'une histoire familiale dramatique qu'à une religion. Il est certain que le souvenir a resserré les liens entre les générations et ainsi facilité la lecture des généalogies.
- Croyez-vous qu'une recherche généalogique sur la famille de Judith pourrait faire évoluer l'enquête ?
- Disons que ce pourrait être une piste à suivre si les investigations habituelles échouent.
- Célibataire, elle vivait seule depuis la mort de sa mère. Elle a travaillé pendant trente ans dans une ganterie de Millau qui a fermé. Licenciée, elle est revenue vivre ici. On ne lui a jamais connu de liaison. Une vie pas folichonne, comme des centaines de milliers d'autres. Pas de quoi créer un mystère à la Hitchcock. Et pourtant, sa mort prouve tout le contraire.
- Bon, je n'ai plus qu'à chercher une autre femme de ménage, conclut Agathe. En fait, Madeleine, je venais vous voir pour une tout autre raison, pour l'association.
- Je vous laisse, dit Denis, qui redoutait d'entendre Agathe s'éterniser sur sa gestion compliquée de l'association culturelle et artistique de Saint Esper.- Mais vous pouvez rester Monsieur Sambuc, d'ailleurs un petit article sur nos dernières activités serait le bienvenu. Voilà, en tant que présidente je me dois de préparer le prochain conseil d'administration...
- D'accord pour l'article, mais désolé de ne pouvoir rester, je suis attendu. Bonsoir.

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