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Des origines (Les chroniques de Saint Esper, chapitre 3)

Les chroniques de Saint Esper, chapitre 3

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La maison de Madeleine surnommée la Symphorine était construite en pierres apparentes de granite et recouverte d'une toiture ardoisée. Tourbillonnant vers le ciel, la fumée de ses deux cheminées exhalait l'odeur du bois de hêtre. L'orientation à l'est ensoleillait la cuisine et le séjour le matin et le bureau-bibliothèque l'après-midi. Très arboré, le jardin disparaissait en ce moment sous la neige qui ployait jusqu'à terre les branches du sapin. Les villas mitoyennes de la rue Georges Fabre étaient plus ou moins semblables à la Symphorine, d'un aspect parfois très austère et pour la plupart badigeonnées du même crépi grisâtre que l'on retrouvait un peu partout dans le haut pays cévenol et qui faisait se fondre dans la nature les habitations vues de loin ou dans la brume. Seule, la couleur des volets égayait la sobriété des façades. Madeleine avait peint les siens en vert anglais et Agathe avait choisi le rouge bordeaux. Un mur mitoyen bordé de symphorine séparait les deux jardins. Ceux-ci étaient on ne peut plus dissemblables. Autant Madeleine, laissait beaucoup de liberté aux plantes qui poussaient naturellement et s'agençaient entre elles au hasard des filiations sauvages. Autant Agathe tirait la plate-bande au cordeau et, agenouillée dans les allées, poursuivait impitoyablement avec des ciseaux les fleurettes qui osaient dépasser les marques du carré. Elle gouverne son jardin comme elle éduque ses enfants se disait Madeleine, souvent agacée par les pleurnicheries d'à côté qui surgissaient brusquement, par à coups, comme la sirène des moteurs à vapeur sous pression.

Comme elle, Agathe n'était pas native de Saint Esper. C'était sans doute leur commune origine parisienne qui les avait rapprochées car, pour le reste, elles étaient en tout point différentes.
Après un mariage raté avec un artiste lyrique sans le sou qui l'avait quittée un soir d'été à Venise pour le minois d'un joli soprano, Madeleine était restée célibataire et sans enfant, ce qu'elle ne regrettait pas particulièrement, surtout lorsque les hurlements de la tribu voisine envahissait l'atmosphère paisible de son jardin clos, ou qu'une fléchette ratait de peu Tosca, son chat.

Agathe avait rencontré son mari rue d'Assas à Paris, sur les bancs de la fac de droit. Justin Ramadier était alors un sémillant jeune homme qui menait joyeuse vie dans la capitale, ne fréquentant que les jeunes filles de la haute bourgeoisie. Peu soucieux de son avenir, car il devait reprendre l'étude de son père à Saint Esper, il étudiait juste ce qu'il fallait pour éviter l'ennui d'un redoublement. Ce très beau garçon, provincial ambitieux, ébloui par le compte en banque de la fille d'un brillant avocat, demanda la main de la jeune fille. Qui lui fut accordée, sous le régime de la séparation des biens. Après quelques années d'un mariage heureux et boulevardier, Agathe dut se résoudre à quitter Paris pour suivre son mari dans le Gard. Elle ne se doutait pas alors qu'elle abandonnait pour toujours la vie superficielle et mondaine dont elle raffolait. Comme pour meubler son salon, cet élégant papillon avait fait cinq enfants qui auraient dû occuper toute son oisiveté. Mais leur éducation fut rapidement confiée à des bataillons de jeunes filles au pair qui se succédèrent Aux Tuileries au même rythme que les saisons, résistant à l'ambiance survoltée de la maison rarement plus trois ou quatre mois. La dernière, Flora, une jeune italienne, partie il y a huit jours à Montpellier pour passer des examens à la fac, n'était pas encore revenue. Issue d'une famille nombreuse, elle s'était prise d'affection pour les enfants qui commençaient à réclamer son retour. Ses affaires étaient restées dans sa chambre, bien rangée dans le placard. Agathe ne savait où la joindre. Enfin, à vingt ans, trois jours de retard ne portent pas à conséquence. Mais tout de même elle aurait pu prévenir...se disait Agathe, résignée aux situations imprévues que lui imposait la vie capricieuse de ses étudiantes.

Privée de la trépidante vie parisienne, des expositions à la mode, des spectacles et de ses amis très snobs, Agathe s'ennuya bien vite dans ce vivier de trois mille cinq cent dix-huit indigènes perdus au milieu des forêts de l'Aigoual. Son instinct de conservation épuisa son entourage, mais lui évita une belle dépression, et lui permit de trouver dans ses ressources personnelles de quoi tromper le désagrément de se sentir déclassée et sans intérêt. Prise par une boulimie de réunions, elle se jeta dans la vie associative de Saint Esper et y assuma plusieurs présidences après en avoir délogé les titulaires. Elle se fit peu d'amis et quelques ennemis, mais elle n'en avait cure. La seule chose dont son mari réussit à la dissuader, ce fut de se présenter au conseil municipal. On la trouvait insupportable, tout en lui reconnaissant une ténacité peu ordinaire et un sens indéniable de la gestion et de la manipulation. A la préfecture et au conseil général, son nom figurait maintenant sur tous les listing des cartons d'invitations à envoyer aux principales personnalités du monde des arts, des lettres et de la politique.

Présentement, elle entretenait Madeleine des soucis que lui causait la présidence de l'association « Arts et Culture à Saint Esper » . La prochaine réunion du conseil d'administration s'annonçait houleuse. Agathe le savait et voulait s'assurer du soutien de son amie dans un projet ambitieux, très contesté par la majorité des administrateurs. Quelques années auparavant elle avait créé « Le festival de Saint Esper » qui sortait chaque année le village de sa léthargie estivale. Maintenant elle voulait que ce festival supplante tous les autres festivals du département. Ce projet consistait à inviter aux frais de l'association et de la municipalité un sculpteur d'art contemporain, le célèbre Pierre Factis, plasticien à la mode et décorateur favori des soirées de la jet-set romaine. Il exposerait des bidons peints en blanc au milieu de la sapinière du bois Dhombres peinte en rose dans laquelle on suspendrait des citrons passés au jaune fluo, et des singes en plastique. Il y aurait une conférence de presse sur les implications de l'art éphémère dans la métapsychose épidermique interprétée selon les derniers travaux du grand artiste. L'animation de plusieurs ateliers sur un thème psychodermique permettrait aux néophytes de s'initier durablement. Le tout pour un prix exorbitant. Mais ce monsieur étant cousin avec le président du conseil général, il était facile de prévoir que cet événement artistique, aux retombées nationales et même internationales, n'ayons pas peur de le dire, favoriserait certainement l'augmentation du montant de la subvention annuelle octroyée à l'association, parfois un peu chichement il faut bien le reconnaître. Mais, pour le moment, le problème restait le même : les frais occasionnés par ce projet grandiose dépasseraient très largement le montant des sommes allouées par la municipalité et la région, et le trésorier de l'association avait mis son veto, suivi en cela par la majorité des membres du conseil. La plupart estimaient que ce genre d'exposition n'apporterait pas grand chose à la commune et que l'on pouvait faire rire à moindre frais. L'argent serait mieux placé ailleurs, par exemple dans la rénovation de la bibliothèque ou la création d'une ludothèque. Cependant, Agathe avait le soutien du maire qui ne s'intéressait pas particulièrement à l'art contemporain, mais qui était sensible à tout ce qui pouvait mettre sa commune en vedette et par là même, croyait-il faire monter le baromètre de son électorat. Son analyse de la situation se résumait à ceci : pour lui la notoriété, pour l'association les responsabilités. D'après les statuts, le lancement de l'opération demandait l'acquiescement des deux tiers du corum. Ce qui était loin d'être acquis. Aussi, le soutien d'une personne comme Madeleine pouvant influencer les indécis était indispensable.
Or, celle-ci trouvait le projet dispendieux, prétentieux et ridicule.
- Madeleine, je ne vous trouve pas très enthousiaste. Si vous voulez proposer des modifications je n'y vois pas d'inconvénient. Amélie Féréol que j'ai vue à midi proposait de louer des yourtes pour les divers ateliers. C'est assez original et très tendance, ne trouvez-vous pas ?
- Excusez-moi de vous le dire franchement, Agathe, mais je ne suis pas tout à fait convaincue que le public de Saint Esper, estivants compris, puisse trouver un intérêt quelconque à ce genre d'exhibition qui, de plus, mettrait en grand péril les finances de l'association. J'entends déjà les plaisanteries : « C'est un partenariat avec les déchetteries de Camprieu et de Valleraugue qu'il leur faudrait ! » .
- Je comprends vos réticences. Mais, il est peut-être temps de leur apprendre à regarder autrement la réalité. La voir à travers les yeux d'un artiste qui crée l'évènement peut leur apprendre que derrière chaque poubelle se cache la virtualité d'une oeuvre d'art et qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en découvrir par soi-même toutes les imbrications culturelles. C'est une ouverture sur la vie et ses extensions que leur proposerait Pierre Factis.
- Personnellement j'en doute. Tout ce salmigondis, soi-disant artistique, enrobe ce que, vous le savez déjà car nous avons eu l'occasion d'en parler, ce que j'appelle l'art de la bricole. Pour moi, c'est une manière de camoufler une certaine indigence technique et esthétique. J'oserai même employer le mot d'escroquerie lorsque ce genre de projet capte l'argent public. La tromperie est même parfois tellement évidente que c'est à se demander à travers quelles poches l'argent des subventions navigue réellement.

Un coup frappé au carreau vint heureusement mettre fin à cette conversation qui risquait de tourner à l'aigre. Madeleine se leva pour ouvrir la porte à Patricia, qui, sans façon, alla s'asseoir sur le canapé en face d'Agathe et se servit une tasse de thé sans y être priée.
En dépit de ses manières peu raffinées, de son langage passé au hachoir, et de son look datant de l'époque des cavernes, Patricia possédait une culture générale immense. A vingt cinq ans elle avait tout lu, y compris en V.O. les auteurs grecs et latins. C'était la seule personne que redoutait Agathe, déconcertée par tant d'érudition chez une SDF qui avait trouvé refuge à Saint Esper grâce à l'amitié de quelques personnes.
Patricia s'intégra tout naturellement dans la conversation qui tanguait sur un l'art contemporain. Sans être aussi catégorique que Madeleine, elle n'hésita pas à qualifier les oeuvres de Pierre Factis de bric à brac pour brocanteur du dimanche. Agathe ne savait plus quoi répondre et regardait dans le vague. Ce n'est pas aujourd'hui qu'elle arriverait à convaincre Madeleine. Bienheureusement, traversant les murs, les cris perçants de son petit dernier, lui offrirent le prétexte de prendre congé un peu brusquement. Elle s'emmitoufla avec ostentation dans la cape d'un grand couturier dont elle rabattit la capuche sur ses pommettes rouges de contrariété, dit un au revoir un peu sec et s'enfuit chez elle, murmurante. Comment cette fille, à la rue, qui faisait le ménage de l'étude de son mari pouvait-elle en savoir autant, et même beaucoup plus qu'elle, sur l'art moderne ? Et qu'est-ce que Madeleine pouvait bien lui trouver ? Elles entretenaient toujours d'interminables discussions.

- Madeleine, regardez ! J'ai déniché un drôle de papier dans un livre chez le notaire, cet après-midi. Je faisais la poussière de la bibliothèque. Certains ouvrages sont assez anciens et je dois les ouvrir pour les épousseter. Dans l'un d'eux j'ai trouvé la photocopie pliée en quatre d'un acte vieux de plus de trente ans où le nom de Judith est mentionné. Cela date du temps où elle vivait à Millau. Regardez ! Je l'ai amené pour que vous le scanniez et je le remettrai ensuite à sa place.
- Et bien, tu ne manques pas de toupet !
- Oh, je sais bien que vous, vous me caf'terez pas. Je pouvais pas faire la copie ailleurs. C'était trop risqué.
La curiosité l'emporta chez Madeleine. Elle déplia la feuille jaunie et lut :
" Entre Judith Vieilleden, née le 16 juillet 1943 à Saint Esper, Gard, propriétaire du lot n° 5 soit le 2er étage de l'immeuble sis à Millau, 17 rue de Strasbourg, d'une part, et Jules Ramadier, né à Millau le 5 février 1915, propriétaire des lots n° 7 (terrasse et jardin), et 8 (appartement) du même immeuble, d'autre part, Il est déclaré et convenu ce qui suit 1/ Le règlement de copropriété établi en date du 9 janvier 1966 par devant Maître Jean Cosme, notaire à Millau, stipule à l'article " conditions particulières « au paragraphe 9 : Le propriétaire du jardin formant le lot 7 ci-dessus, consent au propriétaire de l'appartement du 2er étage formant le lot 5, une servitude d'étendage pour le linge. 2/ Par le présente, Jules Ramadier rachète à Judith Vielleden la servitude d'étendage décrite ci-dessus pour la somme de 1 F (un Franc) payée ce jour en monnaie sonnante et trébuchante. Fait à Millau en deux exemplaires le 14 septembre 1976 » .
- Qu'en pensez-vous ?
- Rien. L'acte me semble conforme à la loi en tous points.
- Tout de même, je crois que ce papier donne à réfléchir. Les deux familles se connaissaient depuis très longtemps. Elles ont évolué différemment. Je me demande s'il ne pourrait pas y avoir un lien avec la mort de Judith ? Elle était toujours fourrée chez eux, ici. Faire le ménage était un prétexte. C'était comme si un aimant l'attirait. Je sais qu'elle aimait bien Agathe, mais pas trop son mari, le fils de Jules. En réalité, elle le détestait.
- Comment sais-tu cela ?
- Je parlais beaucoup avec elle, du passé. Judith a été la première personne à m'aider ici. Elle m'a logée gratuitement pendant six mois. Elle m'a redonné confiance. Je ne l'oublierai jamais. Je pense qu'elle est morte parce qu'elle a vu quelque chose qu'elle ne devait pas voir, ou savoir. Elle m'a toujours paru à la recherche de quelque chose. Ses propos étaient sibyllins parfois. Madeleine, je vais vous apprendre quelque chose: deux de mes arrière-grand-mères, de leur nom de jeune fille s'appelaient Ramadier et Vieilleden. Et c'étaient les deux mêmes familles. Judith était la seule personne qui le savait et pouvait m'apprendre des choses sur ma famille. Je n'ai jamais connu mes parents. Je n'ai jamais su de quoi ils étaient morts. Judith ne le savait pas non plus. Dans un sens nous étions parentes, par un lointain cousinage.

- Patricia, au boulot ! On s'attaque à ta généalogie. Va me chercher tout ce que tu as comme vieux papiers de famille.

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